L’homme que mon père ne voyait pas
Philippe Viraye
3/15/20262 min read


Mon père vient de mourir
Pendant longtemps, j’ai vécu dans son regard.
Un regard qui disait, même parfois sans mots : tu es un incapable !
Dans son esprit, mon avenir était simple : "tu seras coupeur de cannes à sucre"
Cette phrase m’a accompagné très longtemps.
Elle n’était peut-être qu’une parole parmi d’autres pour lui.
Mais pour un enfant, certaines paroles prennent une place particulière.
Le psychanalyste Jacques Lacan parle, à ce propos, de l’Autre.
L’Autre n’est pas une personne, mais désigne le lieu du langage d’où émanent les paroles qui nous nomment, nous jugent, nous assignent.
Les parents sont souvent les premiers « porte-parole », les représentants de cette instance symbolique.
Quand un père dit à son enfant « Tu seras ceci » ou « Tu ne seras pas cela », ce n’est pas une simple opinion : c’est une opération symbolique.
Le signifiant « coupeur de cannes » devient une loi qui précède le sujet, une place où il est sommé de se loger => En clair, c’est une assignation symbolique venant de l’Autre.
Et c’est là que le drame se noue ! L’enfant, pour exister, doit s’identifier à ce que l’Autre dit de lui. Il devient le sujet supposé de cette parole. « Tu es un incapable » n’est pas une description, mais une injonction : « Sois ce que je dis que tu es. » Le sujet se constitue alors dans ce miroir brisé où il croit reconnaître son reflet, alors qu’il n’y voit que l’image que l’Autre lui renvoie.
La révolte comme symptôme
Quelque chose s’est installé très tôt en moi : le besoin de répondre à ce regard. Non pas en paroles, mais en actes :
Étudier (comme on fuit une malédiction)
Comprendre (comme on déchiffre un code)
Réussir (comme on prouve à un fantôme qu’il avait tort)
Chaque étape devenait une manière silencieuse de déplacer cette assignation.
Pendant longtemps, j’ai cru me battre contre mon père.
Mais en réalité, je me battais contre la place où le regard de l’Autre m’avait installé.
Et puis un jour, le père disparaît... Quand celui qui incarnait l’Autre disparaît
Alors un phénomène étrange se produit… La haine ne se nourrit plus / L’adversaire n’est plus là.
Mais la parole, elle, persiste. Comme un écho qui continuerait à résonner dans une pièce vide.
Comme une question plus silencieuse : Que devient une parole de l’Autre quand celui qui l’a prononcée n’est plus là pour la soutenir ?
Peut-être qu’à partir de ce moment, quelque chose devient possible : Non pas effacer ce qui a été dit, mais se demander : et si la place où l’Autre m’avait vu n’était pas celle où je devais vivre ?